28 Octobre 2009Le temps était rarement aussi agréable. Le ciel était d'un bleu intense, profond. Il n'y avait pas un brin de vent. La montagne se dessinait tout autour d'eux, comme une flamme rebelle, toute vêtue de brun, de rouge, et de doré. Déjà, les sommets étaient saupoudrés de neige. Le sol commençait à se tapir de feuilles.
Elle observait la valse lente de l'une d'entre elle qui après s'être délicatement décrocher de sa branche, dansait dans les airs. Elle tourbillonait gracieusement, se rapprochant du sol,et se posa enfin sur l'herbe tendre. Elle se comparait à cette petite feuille brune qui venait de terminer sa descente aux enfers. Elle aussi avait été arrachée, sans vraiment en avoir conscience, à son arbre et s'était retrouvée en chute libre. En revanche, son atterrissage avait plus ressemblé à un crash. Elle laissa échapper un long soupir. Détourna le regard. Scruta l'océan au dessus de sa tête.
Elle essayait de se persuader qu'il ne reviendrait pas, afin d'être moins déçue lorsqu'elle le retrouverait à la rentrée et qu'il ne se passerait rien. L'espoir fait vivre disait-on. Mais elle le savait au fond, l'espoir ne nous fait pas vivre non. Il nous maintient en vie grâce à des faits, des mots bien incertains. Il nous fait survivre. Et parfois pour vivre, il faut se laisser mourir pour mieux renaître.
Tu le sais, il y a de grandes chances pour qu'il ne te revienne pas. Pour qu'il ne t'aime plus jamais, pensa-t-elle.
Un second soupir.
- Jamais ... c'est terriblement long, murmura-t-elle.La douleur lui brulait le coeur. Le trou dans sa poitrine suintait.
Ses yeux. Elle essayait de concentrer son attention sur quelque chose, quelqu'un mais elle était figée face à l'étendue bleue.
Son odeur. Elle ne devait pas penser à lui. Pas autant du moins. Elle essayait de détourner ses pensées de lui, mais elle n'y mettait pas beaucoup de volonté.
Sa voix. Parce qu'elle savait parfaitement qu'elle en était incapable.
Sa bouche. Une pression parut dans sa gorge. Une désagréable envie de pleurer qui semblait comme un étaut de fer.
Sa bouche ... - Et s'il ne revient pas hein ? Si cela n'appartient réellement plus qu'au passé ? cria-t-elle au ciel.Sa bouche. Elle ferma les yeux violemment, continuant d'exercer une pression sur ses paupières bien qu'elles soient closes, comme si elle voulait les briser. Comme si elle voulait souder ses cils afin de ne plus jamais revoir la lumière du jour, et avant tout son visage froid et indifférent. Alors elle pensa à Marine. Et se fut comme un souffle nouveau. Une trève temporaire entre les deux camps qui luttaient en elle. Une retombée du chagrin. Marine y croyait dur comme fer. Elle y avait toujours cru.
Léa & Arthur. Arthur & Léa. Pour elle s'était depuis le premier jour une évidence. Le doute n'avait pas sa place ici. Il reviendrait.
Elle oublia un instant sa peine et inclina son visage au soleil. Une douce chaleur l'envahit.
Arthur... Elle l'imagina étendu à ses côtés, le front contre le sien, leurs nez se frolant de temps à autres. Elle désirait tellement que se fusse vrai qu'elle parvenait à ressentir la chaleur que son corps contre le sien aurait du émettre. Elle le voyait, là, tout près, les yeux clos, son petit visage pâle au repos, les discrètes tâches de rousseurs sur son petit nez légèrement en trompette. Elle pouvait presque sentir son odeur sucrée. C'était délicieux.
Il suffit d'un dixième de seconde pour qu'elle revint à la réalité. Un rire d'enfant qui la fit sursauter. La magie s'évapora peu à peu. Elle remit sa tête droite, et ouvrit les yeux. Un avion, juste au dessus d'elle, volait vers une destination qui lui était inconnue. Il laissait derrière lui deux grandes trainées blanches. Deux. Il pensait à elle. Elle ne put s'empêcher de sourire, soulagée. Elle s'adressa à l'avion si haut dans le ciel.
- Mon amour, chuchota-t-elle. Mon amour, pense à moi. Reviens, reviens-moi. Elle pousuivit, s'adressant cette fois-ci à Dieu, bien qu'elle soit Athée. Elle croyait en Dieu, sans pratiquer. Mais s'était plus une façon de se reposer sur quelque chose, de se dire qu'elle n'était pas toute seule. Elle avait ainsi le sentiment que son destin était entre les mains de quelqu'un. Qu'il ne lui echappait pas, qu'il ne vagabondait pas au hasard. Elle croyait en Dieu pour se rassurer.
- On peut être heureux s'il nous laisse une seconde chance, vous savez ... Faites qu'il me revienne, c'est tout ce dont j'ai besoin. Il est tout ce dont j'ai besoin.Elle devait continuer à y croire. Marine y croyait. Alors il y avait encore de l'espoir. Et puis pourquoi Dieu lui enverrait-il des signes qu'il savait qu'elle interprétait avec sérieux sinon ? Comme pour les avions. Une trainée : un blond. Léo. Deux trainées : un brun. Arthur. Il y avait beaucoup de Blond; preuve que ces signes n'étaient pas si insensés car Léo avait depuis deux ans déjà le beguin pour elle. Alors il n'y avait aucune raison que les signes soient trompeurs quand il s'agissait d'Arthur. Elle prenait tous ces éléments très à coeur, et souvent son baromètre de l'espoir ne devait son taux (haut ou bas) qu'à des avions. Elle était comme ça, elle s'accrochait au moindre signe.
*
La nuit était impénétrable. Pas une onse de lumière n'entravait ce néant.
Les nuits étaient-elles toujours aussi obscures ici ? songea-t-elle. Elle ne distinguait aucune forme, aucun bruit. Aucun moyen de distraction. Seulement des souvenirs.
14 Septembre 2009Elle souleva son coude et observa avec un faible sourire la marche qui se situait dessous. La marche était recouverte par un texte écrit au marqueur indélébile noir.
" I know a place that we can go to.
A place where no one knows you.
They won't know who we are.
Let me take you there.
I wanna take you there.
I know a place where we can hide out.
And turn our hearts inside out.
They won't know who we are.
Let me take you there.
I wanna take you there.
Let me take you there.
Take you there. "
Leur chanson.
Elle reporta son attention sur lui. Il la dévisageait, impassible.
- C'est finit.La platitude avec laquelle il prononça ces quelques mots la frappa avec plus de violence que leur signification. A vrai dire, elle ne comprit pas immédiatement. Elle avait besoin d'un temps de réflexion, se répétant la phrase dans sa tête. Elle sentit comme un coup dans l'estomac. Elle voulait répondre mais elle était trop stupéfaite pour pouvoir parler. Il poursuivit.
- Notre relation été bien trop compliquée. Dés le départ elle été vouée à l'echec.Chacun des mots qu'il prononçait avait été minutieusement choisis afin d'avoir l'impact voulu. Elle parvint à ouvrir la bouche, mais il en sortit des mots appeurés, presque inaudibles.
- Mais enfin ...Elle croisa ses profonds yeux noisettes. Il y brulait une rancoeur qu'elle n'avait encore jamais connue chez lui; si effrayante. Et sa tentative de contestation fut anéantie.
- Notre différence d'âge, nos disputes quotidiennes, Mathéo.Elle sortit de sa torpeur de stupéfaction et se mit à crier. Pourtant le ton de sa voix semblait implorer le garçon.
- C'est toi ! C'est toi qui disait "mon amour on se fiche de notre différence, on s'aime c'est tout ce qui compte...''. C'est toi qui m'a convaincue qu'on pouvait s'aimer ! Comment peux-tu dire ça ?
- C'est ce que je croyais mais je me rends compte que je me suis trompé. Et puis après l'épisode Mathéo...
- Non, ce qui s'est passé avec Mathéo c'était une erreur. J'ai commis une erreur oui, mais qui n'en commet pas ? J'ai eu un stupide besoin de tester mon charme, de voire si je plaisais quand même à certains garçon de mon âge. Et je le regrette Oh si tu savais combien je le regrette. Tu le sais pourtant ! Tu sais à quel point j'ai eu du mal à accepter que tu sois plus jeune. C'était difficile. Tu sais à quel point je suis mal dans ma peau même si ça n'excuse rien. J'ai passé l'été à me remémorer les paroles de Charles et quand Mathéo m'a embrassé je ... j'ai ...Une marrée de sel se ruait à ses pupilles.
- Tu n'as pas pensé à moi, termina-t-il d'une voix sèche.
-Si, murmura-t-elle. Si mon amour, à chaque seconde à chaque minute. Mais j'étais trop bornée, trop orgueilleuse. Je voulais me venger. De tous, de ton frère, de toi.Sa voix allait decrescendo jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans le souffle du vent.
- Pourquoi ne pas avoir réagit cet été ? Pourquoi maintenant ?
- Je pensais t'aimer suffisament pour pouvoir te le pardonner. Mais non.Elle le contempla ahurie.
- Non, c'est faux. Dis-moi que c'est faux, le supplia-t-elle.La froideur de son regard ne faisait que confirmer ses dires.
- Et toutes tes promesses ? Tu disais que tu ne pouvais pas vivre sans moi, que j'étais ta drogue. Que tu m'aimais plus que tout et que tu ne me quitterais jamais.
- Et bien j'ai mentis.Elle avait l'impression qu'une meute de loups affamés se déchiraient sa carcasse. Son supplice ne semblait pas avoir de fin. Elle voulait hurler, s'extirper de se cauchemard. Mais il continuait, désireux de mener jusqu'au bout son convoi de souffrances.
- Toi et moi c'était une erreur.Elle ouvrit la bouche mais à nouveau aucun son ne parvenait à sortir.
- Arrête.Mais c'était déjà trop tard. Il se releva, déposa à ses côtés un parfum Eden Park et une chemise Ralph Lauren bleue, puis lui pris des mains le polo bleu clein qu'elle fixait. Elle le laissa faire, impuissante, vide de toute force, de toute réflexion. Une boule obstruait sa gorge qu'elle tentait avec difficulté de contenir.
- Non... Arthur, murmura-t-elle. Je t'en pries, ne me quittes pas. Il ignora ses paroles, et dégagea sa main qu'elle avait prise dans la sienne.
- Adieu, Léa.Elle voulut le suivre, insister, mais ses jambes refusèrent de lui obéirent. Il ne pouvait pas la quitter, non. Cette situation n'avait aucun sens. Elle allait se réveiller,oui elle allait se réveiller.
Elle le vit bifurquer au bout de la rue étroite et disparaître. Elle se rua alors, dans le dédalle de ruelles.
- Attends ! La boule dans sa gorge l'étouffait.
- Arthur !Elle avait crier son nom dans un déchirement, comme une ultime supplique, vomissant la douleur qu'elle avait accumulée. Le cri se répercuta contre les bateaux tranquilles ammarés dans le petit port, les restaurants du Vallon et les fenêtres des maisons qui le surplombaient. Il se déchira dans la fin d'après-midi, laissant derrière lui un silence mélancolique. Elle l'avait perdu.
Elle fit quelques pas, tituba en descendant les escaliers, le cherchant du regard comme un chien perdu. Elle continuait à le chercher, consciente qu'il était déjà chez lui puisqu'il habitait dans un de ces vieux immeubles au-dessus du Vallon. Mais elle devait le chercher encore, sinon s'en était finit. De l'amour. Les passants la dévisageaient, un jeune homme s'arrêta même.
- Vous avez un problème Mademoiselle ?Elle le fixa, ébétée. Le garçon répéta sa question, mais elle garda le même silence craintif. Il lui tendit alors un mouchoir.
- Tout finit par s'arranger, vous verrez. Et il repris son chemin. Elle était incapable de formuler le moindre mot, la moindre pensée. Elle se réveilla de sa soudaine paralysie, et compris pourquoi cet homme avait deviné son mal. Son visage était couvert de larmes.
Elle s'enfuit. Courrait, courrait le plus vite possible pour s'éloigner de ce lieu maudit. En quelques minutes elle fut chez elle. Elle se refusait de se laisser éclater en sanglots, et essuyait mécaniquement ses joues. Elle tremblait et les clefs lui échappaient. La porte s'ouvrit enfin et elle s'engouffra dans sa chambre, claquant la porte d'entrée d'un coup de pied maladroit. Elle trébucha, tomba à terre au pied de son lit. Elle n'eut pas la force de se relever. Elle se recroquevilla sur elle-même. Les tomettes froides sous son corps lui donnèrent des frissons. Elle enveloppa ses jambes avec ses bras. Elle était dans un état second ; elle ne pouvait plus penser, ou seulement à la douleur qu'elle éprouvait. Ses paroles résonnaient indéfiniment en elle, la laissant vide, terrassée par la douleur. Car si celle-ci n'avait fait que la caresser jusqu'à présent, elle venait de planter ses ongles dans sa peau injectant son poison dans tout son organisme. Elle ferma les yeux désireuse de s'endormir pour ne plus avoir à supporter ce chagrin qui lui déchirait le coeur. Le visage d'Arthur lui apparaissait, froid et magnifiquement hautain. Alors la souffrance s'abattit violemment sur elle, la dévorant de l'intérieur. Abandonnée. Il l'avait abandonnée, broyant sa vie, mettant fin à ses rêves, à ses espoirs, ouvrant en son coeur novice de jeune fille des souffrances qui ne finiraient plus.
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